· Matières premières · Par Jean-Elie Barjonet
Destinataires : Décideurs agricoles, coopératives et industries de transformation
Résumé
La récolte française de maïs grain chute à 8,1 millions de tonnes en 2026, soit 42 % de moins qu'en 2025 et son plus bas niveau depuis 1980. La récolte de betteraves perd 10,5 millions de tonnes et celle de maïs fourrage 4,2 millions de tonnes de matière sèche. Malgré cette baisse, les amidonneries, les semouleries et les distilleries devraient recevoir autant de maïs qu'un an plus tôt, soit 2,2 millions de tonnes, d'après la prévision de FranceAgriMer. Le maïs manquant sera donc retiré des exportations, divisées par plus de deux cette année, et des livraisons aux fabricants d'aliments pour animaux, qui en recevront 30 % de moins, au moment où les éleveurs manquent aussi d'ensilage et de pulpes de betterave.
La production avait commencé à baisser déjà avant les vagues de canicule. Au 1er juin, les agriculteurs avaient semé 19 % de maïs grain de moins qu'en 2025, alors que leur trésorerie était très dégradée. Le sucrier Saint Louis Sucre avait par exemple demandé à ses planteurs de réduire de 25 % leurs surfaces de betteraves. Le rendement du maïs quant à lui ne progresse presque plus depuis 2000. La sécheresse a donc impacté des cultures déjà réduites.
La France y perd aussi des recettes à l'exportation. Aux prix de 2025, le maïs et le sucre qu'elle ne vendra pas à l'étranger cette année représentent entre 1,2 et 1,4 milliard d'euros, alors que l'excédent agroalimentaire français était tombé à 181 millions d'euros en 2025. Par ailleurs près de la moitié de l'éthanol carburant vendu en France pourrait désormais venir de l'étranger, alors que les automobilistes s'y intéressent davantage pour faire des économies face à la hausse des prix des carburants classiques.
En 2026 la France récolte à la fois moins de grain, de fourrage et de betteraves
Contrairement aux « cultures d'hiver » comme le blé ou l'orge, certaines cultures, comme le maïs et la betterave, sont semées au printemps et se développent principalement en juillet et en août. Frappées de plein fouet par les canicules et le déficit de pluie que nous avons connus cette année, ces plantes n'ont pas pu se développer correctement. Ce sont aussi deux cultures qui alimentent des usines en plus des élevages, une mauvaise récolte se répercute donc sur toute une chaîne industrielle.
Le maïs suit deux voies. Il peut être récolté en plante entière et stocké en ensilage pour être consommé par les animaux d'élevage herbivores, comme les bovins, les chèvres et les moutons, on parle alors de « maïs fourrage ». Il peut également être récolté à maturité, ce « maïs grain » sert majoritairement à nourrir les animaux d'élevage, notamment les porcs et les volailles, mais il est aussi transformé par l'industrie. Les amidonneries en tirent de l'amidon, les semouleries de la semoule, et les distilleries de l'éthanol (pour faire des carburants), des drêches riches en protéines (pour nourrir le bétail) et du CO2 de fermentation (pour gazer les boissons par exemple).
La betterave suit une chaîne industrielle comparable. La sucrerie extrait le jus sucré de la racine, et la pulpe qui reste sert à nourrir le bétail. La cristallisation de ce jus produit le sucre, et la mélasse restante peut être fermentée en alcool. Beaucoup de sucreries ont une distillerie sur le même site, qui transforme en alcool la mélasse ou une partie du jus. C'est ainsi que la betterave fournit environ un quart de l'éthanol carburant français. Quand la récolte diminue, la production de tous ces produits diminue également.
Ces deux cultures n'occupent pas les mêmes terres. Le maïs, grain et fourrage, pousse dans presque tout le pays, bien qu'on observe de plus fortes densités en Bretagne, dans les Pays de la Loire, le Sud-Ouest et l'Alsace, tandis que la betterave se concentre des Hauts-de-France à la Champagne et à l'est de la Normandie, en particulier autour des sucreries.
La récolte française de maïs grain perd 5,8 millions de tonnes, soit -42 % par rapport à 2025. Le service statistique du ministère de l'Agriculture, Agreste, l'estime à 8,1 millions de tonnes en 2026, contre 13,9 millions en 2025, son plus bas niveau depuis 1980. La surface récoltée recule de 1,61 à 1,19 million d'hectares (-26 %) et le rendement moyen de 86,3 à 68,2 quintaux par hectare (-21 %), voire encore davantage si on ne compte que les parcelles non irriguées (-29 %). De plus une partie des parcelles semées pour le grain a été récoltée plus tôt, en plante entière, pour nourrir les troupeaux en raison du manque de fourrages disponibles dans les zones d'élevage. Ces chiffres sont une estimation publiée le 15 septembre et arrêtée au 1er septembre.
Agreste, estimation des grandes cultures arrêtée au 1er septembre 2026
Le grain de ces parcelles, qui ont finalement nourri les élevages voisins, ne sera pas vendu. Même avec 5 % de surface en plus, le maïs fourrage n'a donné cette année que 9 tonnes de matière sèche par hectare au lieu de 13 (une forte baisse de 30 %). Un éleveur qui récolte moins d'ensilage doit acheter des aliments concentrés pour le remplacer, ou utiliser ses stocks. Or ces aliments contiennent eux-mêmes du maïs grain, qui manque par ailleurs. L'éleveur perd donc à la fois une partie du fourrage qu'il produit et une partie de l'aliment qu'il achète.
La récolte de betteraves perd 10,5 millions de tonnes, soit -29 % par rapport à 2025. La production est estimée à 25,4 millions de tonnes, contre 35,9 millions un an plus tôt (-29 %), là aussi le niveau le plus bas depuis au moins 1980. La surface cultivée recule de 398 000 à 373 000 hectares (-6 %) et le rendement de 90,3 à 68,2 tonnes par hectare (-24 %). Au rendement de 2026, les hectares en moins expliquent environ 1,7 million de tonnes et la chute du rendement les 8,8 millions restants. Ce recul des récoltes est donc d'abord causé par la sécheresse et la chaleur, bien plus que par la réduction des surfaces cultivées.
À la mi-août, l'Association interprofessionnelle de la betterave et du sucre indiquait que les racines de betterave étaient cette année 18 % plus légères que la moyenne des cinq dernières années, avec un feuillage moitié moins développé. La chaleur et le manque d'eau ont freiné la croissance, puis les insectes et des pourritures ont aggravé les dégâts.
AIBS, état des betteraves à la mi-août 2026
Parmi ces insectes, les larves d'un charançon, Lixus juncii, creusent des galeries dans la racine par lesquelles les pourritures entrent. En juillet, l'Institut technique de la betterave en trouvait dans toutes les parcelles suivies en Alsace, et en Île-de-France, plus de la moitié des parcelles suivies montraient une forte progression des pourritures après son passage. Les betteraves de ces régions qui seront transformées à l'usine sont donc plus petites, et une partie est notablement abîmée.
ITB, observations régionales du 23 juillet 2026
Une sucrerie équipée d'une distillerie peut faire du sucre ou de l'alcool à partir de ses betteraves. D'après les rendements indicatifs du Syndicat national des fabricants de sucre, une tonne de betteraves à 16 % de sucre donne environ 147 kg de sucre, ou environ 100 litres d'alcool et 80 kg de CO2 si elle est fermentée. Dans les deux cas on récupère aussi des pulpes qui servent d'aliments pour animaux d'élevage. Chaque sucrerie fixe ce partage entre sucre et alcool selon ses contrats et ses installations, donc les tonnages transformés plus faibles impacteront à la fois le sucre, l'éthanol et les pulpes, mais dans des proportions que chaque usine décide.
SNFS, rendements indicatifs de transformation de la betterave
Le tournesol, autre culture semée au printemps, a aussi souffert du climat. Agreste estime sa récolte à 1,3 million de tonnes, après 1,4 million en 2025 (-7 %), avec un rendement inférieur à 17 quintaux par hectare, le plus faible depuis au moins 1980. En revanche les cultures semées à l'automne puis récoltées en début d'été ont été moins impactées. Le blé tendre ne perd que 5 % et le colza gagne même 2 %, mais leurs rendements reculent eux aussi de 8 à 9 %, et c'est la hausse de leurs surfaces qui compense la perte.
Les agriculteurs avaient semé moins de maïs et de betteraves avant les canicules
Les agriculteurs avaient semé 300 000 hectares de maïs grain de moins qu'en 2025, soit environ 2,1 millions de tonnes de grain en moins au rendement de 2026. Au 1er juin 2026, au vu des déclarations d'aides des agriculteurs, Agreste estimait les surfaces semées à 1,3 million d'hectares, 19 % de moins qu'en 2025. Environ 120 000 hectares ont ensuite été récoltés en ensilage plutôt qu'en grain, et la surface récoltée en grain est tombée à 1,19 million d'hectares, la plus faible depuis 30 ans.
Agreste, surfaces de maïs grain au 1er juin 2026
Si les agriculteurs avaient récolté autant d'hectares de maïs grain qu'en 2025, le rendement de 2026 aurait donné près de 11 millions de tonnes, 2,9 millions de plus que la récolte attendue. Sur les 5,8 millions de tonnes perdues cette année, la moitié environ est due au faible rendement, un peu plus d'un tiers aux semis réduits au printemps, et le reste aux parcelles passées en ensilage.
Un tiers seulement du maïs grain est irrigué en France, 34 % des surfaces de maïs grain et semence en 2020 contre 40 % en 2010. En 2026, le maïs irrigué a perdu 12 % de rendement alors que le maïs non irrigué en a perdu 29 %. L'irrigation a donc limité les pertes sur un tiers des surfaces seulement, et des restrictions locales sur les prélèvements d'eau ont pu priver d'arrosage une partie des parcelles équipées pour l'irrigation. D'autre part l'irrigation coûte cher en pompage (en particulier dans un contexte de hausse du prix de l'énergie) donc les agriculteurs ne sèment du maïs irrigué que si le prix du grain et le rendement attendu valent ce coût.
SDES, l'irrigation des surfaces agricoles entre 2010 et 2020
Dans les Hautes-Pyrénées, en amont du bassin de l'Adour, où plus de la moitié du maïs grain est irrigué, des arrêtés préfectoraux début août forçaient à réduire de moitié les prélèvements d'irrigation, selon les secteurs par des tours d'eau, des restrictions horaires ou une baisse de l'alimentation des canaux.
Préfecture des Hautes-Pyrénées, restriction des usages de l'eau du 7 août 2026
L'irrigation est inégalement impactée. Par exemple, dans la plaine de l'Adour au nord de Tarbes, deux tiers des ouvrages d'irrigation pompent dans la nappe et un tiers directement dans une rivière, un canal ou un plan d'eau. Une prise en rivière ou en canal dépend directement du débit en surface, elle est donc limitée dès que le niveau d'eau baisse et à l'arrêt quand le cours d'eau s'assèche. Un forage dans une nappe n'est protégé que si cette nappe est indépendante de la rivière. Quand elle est alimentée par la rivière, les arrêtés sécheresse la restreignent en même temps que ladite rivière. Seuls les forages en nappe profonde, dont l'effet sur les rivières est plus lent, sont restreints plus tard.
Pour la betterave, la surface cultivée dépend des contrats que chaque sucrier signe avec ses planteurs. Saint Louis Sucre avait par exemple déjà réduit de 15 % les surfaces de la campagne 2025-2026 à cause de la chute des cours européens du sucre et des importations de sucre ukrainien.
Saint Louis Sucre, contrat de surfaces pour 2025-2026
Pour 2026, Saint Louis Sucre a demandé à ses planteurs de réduire encore leurs surfaces de 25 %. En échange, il relevait son prix minimum garanti à 27 € par tonne de betteraves à 16 % de sucre. Tereos et Cristal Union, les deux premiers sucriers français, tous deux coopératifs, visaient pour leur part des surfaces stables. La baisse nationale de 6 % cache donc des écarts entre régions. La surface cultivée recule par exemple de 13 % en Normandie, où se trouve la sucrerie de Saint Louis Sucre à Étrépagny, dans l'Eure, contre 5 % dans les Hauts-de-France, où son autre sucrerie, à Roye dans la Somme, est proche de celles des coopératives.
Le Betteravier français, contrats de surfaces pour la campagne 2026
Une sucrerie ne peut transformer que les betteraves cultivées autour d'elle car les racines de betterave contiennent beaucoup d'eau, raison pour laquelle elles se conservent peu de temps après l'arrachage et supportent mal les longs trajets. Elle dépend donc des périodes de récolte, et ne produit que quatre mois dans l'année. Les sucreries de Cristal Union ont fonctionné 128 jours en moyenne pendant la campagne 2025-2026, et celle de Fontaine-le-Dun, en Normandie, a battu son record avec 171 jours avec 1,65 million de tonnes de betteraves. Quand la récolte diminue, l'usine produit moins ou doit aller chercher des betteraves un peu plus loin, avec davantage de transport et en concurrence avec les autres usines.
L'Union agricole, campagne 2025-2026 à Fontaine-le-Dun
Ces baisses de surface avaient chacune leur raison. En avril, l'Association générale des producteurs de maïs décrivait chez ses adhérents une trésorerie « extrêmement dégradée » et des charges d'implantation, exacerbées par la guerre au Moyen-Orient, plus élevées pour le maïs que pour les autres cultures. Saint Louis Sucre indiquait réduire ses surfaces parce que les cours européens du sucre s'étaient effondrés. Ces deux décisions cumulées ont réduit les hectares cultivés, en plein dans une année où le rendement était moins bon.
Terre-net, l'AGPM sur la baisse des surfaces de maïs
Les éleveurs et les clients étrangers recevront moins de maïs, et les sucreries feront moins de sucre et d'alcool
D'après la prévision de FranceAgriMer, les amidonneries, les semouleries et les distilleries recevront autant de maïs qu'en 2025-2026, au détriment des exportations qui diminueront de 3,36 millions de tonnes. Dans son bilan de septembre, l'établissement public prévoit que les agriculteurs livreront 6,9 millions de tonnes de maïs aux coopératives et aux négociants en 2026-2027, contre 11,6 millions la campagne précédente (-41 %), et que la France en importera 800 000 tonnes, contre 434 000 l'année dernière. Le bilan prévoit 1,52 million de tonnes pour les amidonneries, 120 000 tonnes pour les semouleries et 530 000 tonnes pour l'alcool, biocarburants compris. Les exportations passent de 6 à 2,63 millions de tonnes, dont celles vers l'Union européenne de 5,2 à 2,2 millions, soit une division de plus de moitié.
FranceAgriMer, bilan prévisionnel du maïs de septembre 2026
Les fabricants d'aliments pour animaux recevront 816 000 tonnes de maïs de moins, c'est 30 % de moins que la campagne précédente. Une partie peut être remplacée par du blé, de l'orge ou des tourteaux, selon les besoins en énergie et en protéines des animaux. On note déjà un manque de fourrage dans les fermes, portant la tonne de foin à 163 € en août 2026 contre 100 à 110 € en moyenne en 2025, d'après la plateforme nationale Marché de fourrage.
France 3, prix du foin en août 2026
Les éleveurs laitiers réduisent d'autant plus vite leurs troupeaux sous l'effet conjugué du manque de fourrage et de la baisse du prix du lait. Du 20 juillet au 11 septembre 2026, les abattages de vaches laitières ont augmenté de 7 % sur un an, alors que ceux de vaches allaitantes reculaient de 8,8 %, d'après l'Institut de l'élevage et l'indicateur Normabev.
Web-agri, réformes de vaches pendant la sécheresse
Les pulpes de betterave, que les éleveurs utilisent pour remplacer l'ensilage, manquent la même année. La campagne 2023-2024 avait fourni 974 000 tonnes de matière sèche de pulpes surpressées et 422 000 tonnes de pulpes déshydratées avec environ 31,6 millions de tonnes de betteraves. En conservant ce ratio, les 10,5 millions de tonnes de racines perdues retirent environ 460 000 tonnes de matière sèche de pulpes aux ruminants, ce qui alourdit d'environ un dixième la perte de maïs fourrage.
SNFS, production française de pulpes en 2023-2024
Les 530 000 tonnes de maïs prévues pour l'alcool et les biocarburants correspondent à ce qu'utilise en un an la distillerie de Vertex Bioenergy à Lacq, dans les Pyrénées-Atlantiques, qui produit à elle seule les trois quarts du bioéthanol de maïs français. Elle produit plus de 2,3 millions d'hectolitres de bioéthanol, avec environ 175 000 tonnes de drêches vendues aux élevages voisins et 175 000 tonnes de CO2 livrées à l'industrie agroalimentaire. Si la prévision se vérifie, la distillerie conservera sa production.
Près de la moitié de l'éthanol carburant vendu en France pourrait venir de l'étranger. En 2024, la France a produit 11 millions d'hectolitres de bioéthanol carburant, dont un quart à partir de betterave, et en a consommé 15,6 millions, selon FranceAgriMer. Elle couvrait alors 69 % de ses besoins, mais la consommation de biocarburant augmente régulièrement et a dépassé 19 millions d'hectolitres en 2025, selon la Collective du bioéthanol. La même production ne couvrirait alors plus que 58 % de la consommation.
FranceAgriMer, fiche filière bioéthanol 2026
Mais la sécheresse creuse encore cet écart par la betterave. Les sucreries en tiraient environ 2,6 millions d'hectolitres d'éthanol carburant en 2024. Avec 29 % de racines en moins, elles en produiraient environ 0,8 million de moins, à supposer qu'elles gardent le même ratio entre sucre et alcool, et sans doute encore davantage, puisque Tereos, le premier sucrier français, raccourcit ses campagnes à 100 jours au lieu de 130 en donnant la priorité au sucre. Le Betteravier français, Tereos et la campagne 2026 La production française tomberait alors vers 10 millions d'hectolitres, à peine plus de la moitié de la consommation. La part importée passerait d'environ 40 % à près de 50 %, précisément l'année où les automobilistes se tournent vers les biocarburants pour faire des économies face à la hausse des prix des carburants classiques. À titre indicatif, le superéthanol E85 était vendu 0,89 € le litre le 22 septembre 2026 contre 2,17 € pour le SP95-E10.
L'Avenir, conversions au bioéthanol en septembre 2026
C'est le sucre vendu à l'étranger qui va particulièrement diminuer. Si 79 % des betteraves vont au sucre et 21 % à l'alcool, comme en 2024-2025, les racines perdues représentent 0,8 à 1,2 million de tonnes de sucre. L'écart entre les deux chiffres provient de la richesse en sucre des betteraves, qui atteignait 21 % sur les prélèvements de début septembre, contre 18 % d'ordinaire, parce que les racines avaient perdu de l'eau. L'Action agricole picarde, richesse des betteraves début septembre 2026 Or une partie du sucre de cette campagne était déjà vendue avant l'été aux industriels de l'alimentation, à des conditions négociées avant la sécheresse, et les sucriers doivent livrer ces volumes. Ce sont donc surtout les ventes à l'étranger qui devraient baisser. Elles représentent d'ordinaire la moitié du sucre français, 2,4 millions de tonnes en 2025, et la perte de 0,8 à 1,2 million de tonnes en représente entre un tiers et la moitié.
La France Agricole, richesse des premières betteraves arrachées
Le maïs et le sucre exportés se vendent principalement chez les pays voisins. En 2025, l'Espagne, les Pays-Bas, la Belgique, l'Italie, le Royaume-Uni et l'Allemagne ont acheté 89 % des 5,9 millions de tonnes de maïs exportées et 78 % des 2,4 millions de tonnes de sucre. Cette diminution de la production en 2026 les obligera à acheter le reste ailleurs, souvent plus loin.
Aux prix de 2025, ces ventes perdues représentent entre 1,2 et 1,4 milliard d'euros, bien plus que tout l'excédent agroalimentaire français de 2025. Le maïs exporté valait en moyenne 222 € la tonne en 2025, donc les 3,36 millions de tonnes d'exportations en moins représentent 0,75 milliard d'euros. Le sucre exporté valait 515 € la tonne, et 0,8 à 1,2 million de tonnes de ventes en moins représentent 0,4 à 0,6 milliard d'euros. Or l'excédent agricole et agroalimentaire français est tombé à 181 millions d'euros en 2025, le plus faible depuis 1978, alors qu'il était de 4,9 milliards en 2024.
Pleinchamp, excédent agroalimentaire français en 2025
Les stocks et les importations ne couvrent qu'un septième de la perte
Pour le maïs, les importations supplémentaires et les stocks compensent environ 650 000 tonnes, un septième des 4,7 millions de tonnes de maïs que les agriculteurs ne livreront pas. FranceAgriMer prévoit 800 000 tonnes importées, 366 000 de plus qu'en 2025-2026, et un stock de fin de campagne ramené de 1,96 à 1,46 million de tonnes. La France mobilisera environ 500 000 tonnes de son stock, soit un quart de ce qu'elle avait en réserve, et 280 000 tonnes de plus que pendant la campagne précédente. La campagne 2027-2028 commencera donc avec moins de réserve.
Les pays voisins européens ont eux aussi moins de maïs. La Commission européenne estime la récolte de l'Union à 48,3 millions de tonnes en 2026-2027, 20 % de moins qu'un an plus tôt, et prévoit environ 25 millions de tonnes d'importations depuis des pays tiers. Pour acheter ce maïs, les fabricants d'aliments français seront donc en concurrence avec les espagnols, les néerlandais, les belges et les italiens.
Commission européenne, bilan céréalier du 29 septembre 2026
L'Ukraine est le premier fournisseur de maïs de l'Union européenne. Son association céréalière estime la récolte 2026 à 32,1 millions de tonnes avec des exportations possibles à 27 millions, si les frappes russes sur les transports et l'énergie n'augmentent pas. En effet ce maïs ne peut être exporté que si toute l'infrastructure industrielle et logistique nécessaire est fonctionnelle, que ce soient les ports, le rail, les séchoirs et le réseau électrique ukrainiens.
Association céréalière ukrainienne, scénario d'exportation du maïs 2026-2027
Hors de l'Union européenne, l'Ukraine est quasiment la seule à pouvoir fournir de grandes quantités de maïs aux élevages qui vendent des produits « sans OGM ». L'Union autorise certains maïs génétiquement modifiés dans l'alimentation animale, et les grands exportateurs du continent américain, comme le Brésil et les États-Unis, ne cultivent presque que du maïs génétiquement modifié. Mais un élevage qui vend sous la mention « sans OGM » s'engage à n'utiliser que des lots certifiés sans OGM et séparés jusqu'à l'usine d'aliments, ce qui lui interdit ce maïs américain. C'est donc le maïs bio, par définition sans OGM, qui manque le plus. La récolte française de maïs bio devrait diminuer à 70 000 à 80 000 tonnes en 2026, soit 40 % de moins qu'en 2025, pour un besoin d'environ 110 000 tonnes. La France, qui jusque-là en exportait, devra désormais en importer.
Réussir, maïs bio en 2026-2027
Sous Label Rouge, un éleveur de poulets peut remplacer le maïs par une autre céréale. Le cahier des charges du Label Rouge du poulet blanc fermier (LA 08/05) impose au moins 75 % de céréales dans l'aliment et accepte jusqu'à 70 % de blé en fin d'élevage, autant que de maïs. L'essentiel du remplacement peut donc basculer du maïs au blé, augmentant la demande de blé.
INAO, cahier des charges du Label Rouge LA 08/05
Le sorgho, céréale proche du maïs et plus résistante à la sécheresse, aurait pu remplacer une partie du maïs, mais pas cette année. Les agriculteurs en ont semé presque deux fois moins, la récolte de grain est tombée de 268 000 à 122 000 tonnes, 54 % de moins qu'en 2025. Même entière, elle ne remplacerait que 15 % des 816 000 tonnes de maïs en moins chez les fabricants d'aliments. En ensilage pour les vaches laitières, le sorgho apporte presque autant d'énergie que le maïs mais moins d'amidon, il ne peut donc le remplacer qu'en partie.
Réussir, sorgho et fourrages des vaches laitières
L'éthanol est plus facile à importer. L'Union européenne en a importé 2 milliards de litres en 2024, principalement des États-Unis, du Royaume-Uni, du Pakistan, du Canada et du Brésil, et les distilleries européennes ne tournaient qu'à 83 % de leurs capacités. La France peut donc trouver de l'éthanol à acheter, en particulier hors de l'Union, puisque la moitié de l'éthanol européen est tirée du maïs, dont la récolte européenne baisse de 20 % cette année. La différence notable est qu'une distillerie étrangère garde pour son pays les drêches et le CO2 qu'une distillerie française aurait vendus aux élevages et à l'industrie alimentaire.
ePURE, chiffres clés de l'éthanol européen en 2024
Le bilan de FranceAgriMer suppose que les 800 000 tonnes de maïs importées aient la qualité nécessaire et que le stock national fournisse ses 507 000 tonnes. Si les importations arrivent en retard, ou si une partie des lots ne convient pas aux élevages sans OGM, ou si les ports ukrainiens sont de nouveau frappés, les fabricants d'aliments chercheront à racheter le maïs prévu pour les amidonneries et les distilleries, et ces usines pourraient à leur tour en manquer.
Une autre mauvaise année pourrait réduire durablement les surfaces et fermer des usines
En France, le rendement du maïs n'augmente presque plus depuis 2000. Entre 1980 et 2000, il progressait de 1,7 quintal par hectare par an, puis à partir de 2000 l'augmentation est bien plus floue et de seulement 0,2 quintal par hectare par an. Les mauvaises années se sont succédé en 2003, en 2022, puis en 2026, au plus bas depuis 1990. Puisque le rendement n'augmente plus, la France ne peut retrouver sa production de 2025 qu'en semant davantage de surfaces.
Or les agriculteurs décident chaque année de ce qu'ils sèment en fonction de l'année précédente, d'autant qu'une mauvaise récolte réduit les revenus qui financent les semis suivants. Les sucreries ne ferment pas après une seule mauvaise année, mais le risque devient tangible quand les betteraves cultivées autour d'elles ne suffisent plus à les approvisionner. Il reste 19 sucreries en France en 2026, contre 105 en 1950.
Sénat, rapport sur le soutien public aux filières sucrières, 24 juin 2026
Les sécheresses comme celle de 2026 vont devenir plus fréquentes. Le maïs grain avait déjà perdu 29 % de sa récolte lors des sécheresses de 2022, et Météo-France estime qu'un été comme celui de 2022 pourrait devenir un été normal d'ici 2050, sauf réduction massive et immédiate des émissions de gaz à effet de serre. Météo-France, l'été 2022 et le climat futur Dans une France à +2,7 °C, c'est-à-dire le niveau de réchauffement anticipé par l'État pour 2050, les débits des rivières en été baisseraient de 15 % en moyenne, et jusqu'à 25 % selon les territoires, par rapport à la période de référence historique 1976-2005. INRAE, Explore2 et la trajectoire de réchauffement de référence, 18 juin 2026 Selon les modèles cités par la Cour des comptes, le rendement moyen du maïs changerait peu dans le nord du pays d'ici 2050, mais diminuerait sensiblement dans le sud, où le manque d'eau en été ne pourra pas être compensé par l'irrigation partout. Il s'avère que c'est dans le Sud-Ouest que se concentrent une grande partie du maïs irrigué et la distillerie de Lacq.
Cour des comptes, l'adaptation des cultures céréalières au changement climatique, mars 2024
Une deuxième mauvaise année toucherait des filières qui n'ont plus de réserve. La France commencera la campagne 2027-2028 avec un stock de maïs réduit d'un quart, et l'Union européenne démarrera avec sa plus petite récolte de maïs depuis plus de 16 ans. Les vaches laitières abattues cette année faute de fourrage ne seront pas remplacées cette saison, puisqu'une génisse met plus de 2 ans avant de produire du lait. Une deuxième sécheresse réduirait un troupeau qui se reconstitue lentement, et avec lui le lait livré aux laiteries.
Les sucreries de Tereos fonctionneront environ 100 jours en 2026-2027 au lieu de 130, alors qu'elles doivent payer les mêmes frais fixes. Le risque est encore plus fort à Roye et à Étrépagny, où Saint Louis Sucre réduisait déjà ses surfaces avant la sécheresse. Puisqu'une sucrerie ne transforme généralement que les betteraves cultivées autour d'elle, sa fermeture prive aussi tous les planteurs voisins de leur débouché. Aucune fermeture n'est cependant annoncée au 7 octobre 2026. La filière betterave, sucre et éthanol emploie environ 72 000 personnes et structure l'activité de 25 départements.
Sénat, synthèse du rapport sur le financement public des filières sucrières, 24 juin 2026
Ces cultures alimentent aussi des industries que l'on associe rarement à l'agriculture. Les amidonneries françaises vendent près de la moitié de leur production à l'industrie, pour le papier, le carton ondulé, la chimie et la pharmacie. L'alcool de betterave est majoritairement utilisé dans les biocarburants, puis les médicaments, les parfums, les boissons, la chimie et les gels hydroalcooliques. Le sucre est utilisé dans des comprimés, des sirops, des mousses isolantes, des détergents et des bioplastiques. Les amidonneries s'appuient cependant déjà surtout sur le blé, une culture d'hiver, dont elles ont transformé 2,9 millions de tonnes en 2023, contre 1,6 million de tonnes de maïs.
Réussir, les amidonniers français en 2023
La Cour des comptes, reprenant les travaux de l'INRAE, retient trois voies d'adaptation, qui consistent à avancer les cycles des cultures pour esquiver l'été, à sélectionner des variétés plus tolérantes et à diversifier les rotations, avec davantage de cultures d'hiver récoltées avant les canicules et du sorgho, plus résistant au manque d'eau, si sa filière se développe. Le scénario du Shift Project pour 2050, qui cherche à combiner l'adaptation au changement climatique et la diminution des émissions de gaz à effet de serre, propose une forte baisse du maïs, remplacé par des élevages bovins plus tournés vers le pâturage. Il prévoit pourtant 25 % de surfaces irriguées en plus, alors que les rivières auront globalement moins d'eau en été. Territoires Bio, décryptage du rapport du Shift Project sur l'agriculture Dans ce contexte, les estimations du coût de l'adaptation de l'agriculture française vont de 600 millions à 3 milliards d'euros par an, d'après I4CE.
La France Agricole, le coût de l'adaptation de l'agriculture selon I4CE, 29 septembre 2026
Ce qu'il faut retenir pour la campagne 2026-2027, et au-delà :
- Les amidonneries, les semouleries et les distilleries de maïs devraient recevoir autant de grain qu'en 2025, c'est-à-dire 2,2 millions de tonnes. Cela suppose que les importations arrivent et que le stock national suffise.
- Les éleveurs manquent à la fois de grain, d'ensilage et de pulpes de betterave. Le blé, l'orge et le sorgho ne remplacent qu'une partie du maïs. Un troupeau laitier réduit cette année met plus de deux ans à se reconstituer.
- Près de la moitié de l'éthanol consommé en France pourrait venir de l'étranger. La consommation augmente l'année où la production de betterave diminue.
- La France vendra à ses voisins européens moins de la moitié du maïs qu'elle leur vendait en 2025, et nettement moins de sucre. Ces ventes perdues valent 1,2 à 1,4 milliard d'euros, alors que l'excédent agroalimentaire français est tombé à 181 millions d'euros en 2025.
- Les sécheresses comme celle de 2026 deviendront plus fréquentes, surtout dans le sud du pays. Une deuxième mauvaise année avec un stock de maïs réduit d'un quart et des sucreries qui manquaient déjà de betteraves, à Roye et à Étrépagny notamment, pourrait faire de 2026 le début d'une baisse durable des surfaces cultivées.
- Les pistes d'adaptation que proposent la Cour des comptes et le Shift Project changeraient l'approvisionnement des usines. Des semis plus précoces, davantage de cultures d'hiver et de sorgho et moins de maïs pousseraient les distilleries et les fabricants d'aliments à travailler d'autres matières premières, comme les amidonneries le font déjà avec le blé.




